
David Lynch, que l’on ne saurait résumer en quelques lignes, reste le plus inclassable des réalisateurs américains en activité. Après Eraserhead (1976), son premier long métrage qui explore déjà le thème de la monstruosité transposé dans univers échappant aux lois du réel, il enchaine des films d’une exceptionnelle qualité plastique, proposant par la même occasion une vision singulière du Monde. Des œuvres comme Twin Peaks (1992), Lost Higway (1995), Mulholland Drive (2001) ou Inland Empire (2006) témoignent de la fécondité de Lynch, ainsi que de sa virtuosité artistique.
Elephant Man (1980), le deuxième film du cinéaste, est un tournant dans son œuvre. Lynch délaisse l’approche expérimentale adoptée dans Eraserhead pour narrer de manière bien plus conventionnelle l’histoire de l’homme éléphant. Londres, 1884. Le chirurgien Frederick Treves découvre John Merrick, un homme au physique monstrueux, devenu une attraction de foire. Impressionné par sa difformité, Treves achète Merrick à Bytes, l’arrachant ainsi aux violences et aux humiliations qu’il subit au quotidien. Le médecin découvre rapidement que Merrick détient toutes ses facultés mentales, ainsi qu’une grande sensibilité.
Une vision claire-obscure du monde
Lynch utilise le procédé noir et blanc pour accentuer la part de mystère de l’univers visuel du film. Freddie Francis, le chef opérateur, sculpte une photographie aux contrastes très prononcés. Les jeux d’ombre et de lumière introduisent ainsi les paradoxes qui caractérisent à la fois Merrick – aussi humain que monstrueux – et la société victorienne – aussi charitable que cruelle.
L’obscurité est naturellement réservée à l’univers nocturne, celui des tavernes ou de la cellule de Merrick, lieux où dominent la vulgarité, la perversité et l’ignominie. La clarté est plutôt utilisée dans les séquences situées dans l’hôpital, lieu où règnent l’ordre et la dignité humaine. La qualité visuelle du filme prouve, une fois de plus, que la construction du décor est intimement liée au traitement de la lumière.
La mise en scène de Lynch exprime, quant à elle, une parfaite maitrise du langage cinématographique. Son style se caractérise par une grande sobriété plastique, qui sert admirablement le sujet abordé. Loin d’appauvrir la bande-image, cette sobriété lui permet d’accéder à un niveau d’esthétisme extrêmement poussé (en témoigne, par exemple, l’utilisation très travaillée de la profondeur de champ dans certaines séquences).
Les échos de la société industrielle
La bande-son présente de nombreux bruitages (sifflements, ronflements, cliquetis, grincements) qui illustrent une nouvelle fois le jeu des contradictions. La vétusté de Londres et le délabrement de ses quartiers populaires s’opposent ainsi à l’ère moderne qui se profile à la fin du XIXe siècle. La population de Londres double en trente ans pour atteindre 4 millions en 1880. La concentration des services amorce un afflux de ruraux, attirés par les emplois industriels. La ville s’étale et atteint des proportions gigantesques. Les quartiers ouvriers, construits rapidement, s’opposent au centre-ville, avec ses belles façades et ses larges avenues.
La société britannique entre dans un nouvel âge technologique à partir des années 1880. Les différents effets sonores soulignent les transformations économiques et sociales dues à la deuxième révolution industrielle. Celle-ci se fonde sur de nouvelles sources d’énergie, principalement l’électricité et le pétrole. L’acier, l’électrochimie, la pétrochimie, les constructions mécaniques complexes (machines-outils, automobiles, aviation) sont les branches motrices de cette mutation industrielle. L'industrialisation favorise les grandes villes.
Certains bruits désagréables, ainsi que les halètements de Merrick, accentuent également l’ambiance oppressante du film. La musique amplifie parfois le malaise ressenti par le spectateur (cf. la séquence du baiser de la prostituée).
Les vertus de la monstruosité
Tout comme la photographie et la bande-son, le thème de la monstruosité se matérialise à travers le jeu des contradictions. La monstruosité physique de l’homme éléphant dissimule une pureté et une noblesse de cœur qu’aucun personnage « normal » ne détient - hormis certains protagonistes, comme l’actrice, le jeune garçon, les infirmières, et le professeur Treves, qui considère d’abord froidement les nombreuses malformations de Merrick, avant d’être ému par sa sensibilité et son intelligence.
Les « monstres » prennent en pitié Merrick et décident de le libérer. Leur solidarité et leur empathie démontrent que leur apparence disgracieuse ne saurait empêcher la manifestation de leur humanité. A l’inverse, les personnages physiquement normaux sont souvent présentés comme des êtres ignobles. La notion de normalité et d’anormalité est définie par les individus « normaux ». Aussi, cette limite arbitraire exprime-t-elle un jeu de pouvoir, qui permet de confiner les anormaux dans la marginalité. Bytes est violent, cruel, alcoolique et profondément vénal. Sa laideur intérieure reflète la part d’animalité et de bestialité qui sommeille en chaque homme exerçant une quelconque domination sur son prochain.
L’humanité est laide semble nous dire le film. Elle reste l’esclave de ses passions et de ses phobies. En effet, Merrick et les monstres, en plus de susciter une curiosité malsaine, réveillent la peur ancestrale de la créature effrayante.
Pourtant, la réflexion de Lynch demeure profondément optimiste. La foule, sur le point de lapider Merrick comme on élimine une bête nocive, est stupéfaite lorsqu’elle entend sa plainte : « Non, je ne suis pas un éléphant, je ne suis pas un animal. Je suis un être humain, je suis un homme ». Le monstre sait parler et exprime sa douleur morale d’être assimilé à un monstre. Cette séquence illustre la puissance du langage, qui donne la posibilité à la multitude de prendre conscience de l’humanité du protagoniste. La foule réalise dès lors le calvaire que John Merrick doit endurer depuis sa naissance. La pitié – suscitée dès que Merrick montre sa capacité à s’exprimer – est présentée comme le sentiment permettant à l’homme, par-delà les concepts artificiels de normalité et d’anormalité, de se reconnaître en tant qu’homme.
Aurélien Portelli
ELEPHANT MAN
Réalisation : David Lynch. Scénario : Christopher De Vore, Eric Bergren, David Lynch. Producteur : Jonathan Sanger. Photographie : Freddie Francis. Montage : Anne Coates. Musique : John Morris. Décors : Stuart Craig. Interprétation : John Hurt, Anthony Hopkins, Anne Bancroft (USA / RU, 1980, 188 min.).
3 commentaires:
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une de mes instru, rhytmant un extrait de ce film!
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