mardi 2 mai 2006

Broken Flowers ou le vertige du temps retrouvé

Les premiers plans sont éloquents. Ils montrent un visage de l’Occident en trois dimensions : le survêtement, le canapé, le téléviseur. En ce sens, Broken Flowers n’illustre pas seulement la morosité de la vie de Don (Bill Murray), il décrit la crise psychique de toute une civilisation. La notre. Jarmusch ridiculise habilement la facticité de nos sociétés contemporaines. La cybernétique, le téléphone portable, les professions insensées (on se régale de découvrir l'existence d'une arrangeuse de placard ou d'une communicatrice pour animaux), les maisons préfabriquées, la nouvelle cuisine, les avions et leurs sièges inconfortables.
Le cinéaste réduit l’Eros à cette succession d’objets et de valeurs sans substance. Don a eu une sexualité très active durant des années. Avatar d’un Dom Juan lessivé par ses nombreuses conquêtes, l’aventurier est devenu sédentaire. Les ombres du passé resurgissent cependant un matin. Il reçoit une lettre d’une ancienne maîtresse, qui reste anonyme. Don apprend qu’il est le père d’un jeune homme de 19 ans. L’événement bouleverse la morosité de son quotidien. Le séducteur doit reprendre la route pour découvrir la vérité. Sans conviction. C’est son voisin, Winston (Jeffrey Wright), un détective privé amateur, qui prépare minutieusement ce voyage.
Les indices se multiplient, en même temps que les énigmes. L’enquête, en levant les voiles d’un passé révolu, brouillera toute possibilité de comprendre le présent. Le trouble augmente à mesure que Don retrouve les mères potentielles de ce fils inconnu. La redécouverte d’un visage fané fait ressurgir de sa mémoire un flot d’émotions qui déstabilise son équilibre, déjà précaire.
La dernière visite de Don a lieu dans le cimetière où repose l’une de ses compagnes. Face à ce corps disparu, les larmes remontent à la surface et révèlent le vide causé par l’absence. L’absence de compréhension d’un présent qui se désagrège au contact du passé.
Le cinéma de Jarmusch incarne le mystère. Déjà, Dead Man (1996) racontait, à la fin d’un XIXe siècle fantasmagorique, la quête existentielle de William Blake (Johnny Depp), orchestrée par Nobody (Gary Farmer), l’Indien sans identité. Broken Flowers est en quelque sorte le jumeau de ce film, transposé à notre époque. La construction des séquences, la succession des leitmotive, le cadrage des visages impénétrables des protagonistes, mettent au jour dans ces deux films l’aspect indéchiffrable de l’existence. Les personnages ne parviennent jamais à comprendre leurs actes ou à saisir le sens de leur devenir. Jarmusch fait jaillir l’étranger, ou plutôt l’inconnu, derrière lequel l’individu se dissimule maladroitement.
Les deux films illustrent la parfaite antithèse du voyage initiatique. Blake et Don partent de A et n’arrivent jamais à B. Le chemin qu’ils parcourent est une lente déconstruction, durant laquelle ils désapprennent le peu de connaissances de soi acquis auparavant. Aussi, finissent-ils par ne plus se reconnaître, et par se perdre dans les méandres d’une réalité de plus en plus biaisée.
Don n’aurait pas dû quitter son canapé. D’ailleurs, ce fils existe-t-il vraiment, ou est-il un canular inventé par une ex-maîtresse ou par Winston lui-même ? La réponse n’intéressera personne. Jarmush ne tisse pas une intrigue pour la résoudre. Il ne réalise pas de films à suspens, mais des odes sublimes qui célèbrent le caractère improbable de l'homme moderne. Broken Flowers, ruines vertigineuses d’un passé retrouvé et d’une civilisation au bord de l'engloutissement.

Aurélien Portelli
BROKEN FLOWERS
Réalisation : Jim Jarmusch. Interprétation : Bill Murray, Jeffrey Wright, Sharon Stone. Origine : Etats-Unis. Durée : 1h45. Année : 2005.

9 commentaires:

ATEK a dit…

hello aurélien et merci de m'avoir invité à découvrir ton cinéblog, je trouve que c'est vraiment très bien écrit et ça donne envie de voir ce film, je consulterai ton site régulièrement car en ce moment je n'ai pas trop de culture cinématographique faute de temps et de priorités artistiques, mais ton blog me donnera de bon repères et m'aidera dans ma selection...en tout cas broken flowers me plait bien!! au plaisir d'un nouveau contact, bye bye, anness

Aurélien Portelli a dit…

Merci Anne-Sophie ! je serais ravi que ce site puisse donner quelques repères cinématographiques à ses visiteurs. Le paysage du Septième Art est si vaste, on peut facilement s'y perdre...

Marine a dit…

Slt! Merci beaucoup pour ce lien, les articles donnent envie de voir les films, maintenant je saurai quoi louer au videoclub! ;-)
Gros bisous, à bientôt!

Aurélien Portelli a dit…

Merci Marine pour ta gentille dédicace. N'oublie pas de faire tourner ce blog auprès de tes amis !

Kilucru a dit…

Vidéo-club c'est bien, les salles c'est mieux..Lol

J'ai vu et revu ce film, primo pour Bill Murray qui a le don de me détendre par sa seule présence, deuxio
pour cette comptine sur le temps qui est passé, qui passe..et puis c'est tout.
Une conception tres zen difficile pour nous occidentaux à integrer.Au mieux pouvons nous trouver le temps de..respirer..
Voilou je doute avoir fait avancer le schmilblic..sinon je postais ceci à l'époqueBroken Flowers..heu c'est tres modeste..

Gilles a dit…

Salut aurélien, je te felicites dans un premier temps pour ce blog et voici mon premier commentaire quant au sujet sur Broken flowers. Je n'ais pas les connaissances necessaire pour elaborer un commentaire comme le tien, mais je voulais simplement réagir sur le film. Bill Murray est un acteur remarquable et rien que pour lui le film vaudrait le détour. Ceci dit l'histoire m'a bien plu et on ressort joyeux apres le film. Je conseille ce film à tout le monde. En attendant un commentaire sur des films de kubrick...

vierasouto a dit…

Le canapé, le survêtement en regardant sa télé, et aussi... que faire pendant sa retraite avec encore 3O ou 40 ans d'espérance de vie...J'ai bp aimé la performance de Sharon Stone, ceux qui ont raillé (à l'occasion de la sortie de "B Instinct 2) qu'elle n'avait eu qu'un seul vrai bon rôle "Casino" auraient dû aller du côté de Jarmusch!
J'avais aussi une critique sur BFlowers, je la mettrai en ligne bientôt, il y a tant de films! A+

Chris a dit…

Très beau point de vue sur ce film multipistes. Pour moi, le Jarmusch le plus amusé et le plus mature. A boire comme du petit lait. A revoir et revoir pour s'amuser à identifier ce que l'on avait pas nécessairement perçu lors des visions précédentes. ;-)

Alex a dit…

Bonsoir Aurélien et Félicitations pour la qualité de tes commentaires !

Je viens de (re)voir Broken Flowers et cette ambiance est à la fois envoûtante et perturbatrice...

Puis je te soumettre une suggestion ?

"Maria Full of Grace" de Paul Mezey.

Alex, alias Imbecille

PS: Merci à Corinne de m'avoir fait découvrir ton cinéblog